06
Février
2013
|
01:00
Asia/Baku

Des voitures de sport d'antan : les Benz « Prince Henri » de 1910

  • Les deux dernières Benz de tourisme encore existantes à avoir participé à la « Course du Prince Henri »

  • Une technique novatrice pour l'époque

  • Ancrées dans l'histoire de la compétition automobile de la marque

Stuttgart/Paris – La « Course du Prince Henri » compte au nombre des manifestations sportives les plus prestigieuses en Allemagne au début du XXe siècle. Lors de l'édition de 1910, Benz & Cie. engage dix voitures de tourisme. Deux seulement ont survécu. Elles seront de nouveau présentées au public au printemps 2013, au terme d'une restauration minutieuse.

Les dix exemplaires construits par Benz pour la « Course du Prince Henri » sont animés par des moteurs de conception nouvelle particulièrement vigoureux, déclinés en différentes cylindrées et puissances. Leur particularité tient dans la présence de deux soupapes d'admission et de deux soupapes d'échappement, actionnées par deux arbres à cames logés dans le carter moteur, des poussoirs et des culbuteurs – il s'agit des premiers moteurs à quatre soupapes de l'histoire de l'entreprise, qui allait devenir le groupe Daimler. La puissance est transmise à l'essieu arrière par le biais d'une transmission par cardan, une solution encore peu usitée à l'époque. Extérieurement, les voitures se distinguent par leur carrosserie au profil aérodynamique étudié et leur partie arrière fuselée.

Les deux modèles restaurés engagés dans la « Course du Prince Henri » de 1910 sont propulsés par des moteurs quatre cylindres de 80 ch (59 kW), d'une cylindrée de 5 715 cm3. La voiture numéro 36, pilotée par Fritz Erle, s'est classée cinquième ; elle appartient aujourd'hui au musée Louwman, situé à La Haye aux Pays-Bas. La numéro 38, avec Carl Neumaier au volant, termine à la onzième place ; elle a rejoint depuis la collection de Mercedes-Benz Classic.

Quelques semaines seulement après avoir participé à la « Course du Prince Henri », les deux automobiles disputent la « Course du Tsar Nicolas » en Russie. La première, frappée à l'origine du numéro 36, est entre les mains du pilote Arthur Henney. La seconde, qui arborait le numéro 38, est conduite par Fritz Erle, ingénieur et pilote Benz qui, pour sa course, fait monter un moteur longue course affichant un rapport alésage/course de 100 x 175 mm (contre 105 x 165 mm) et une cylindrée de 5 498 cm3.

Lors des travaux de restauration, l'exemplaire du musée Louwman à moteur de 5,7 l prend la désignation Type 22/80 ch. Le second véhicule appartenant à Mercedes-Benz Classic, doté du moteur de 5,5 l hérité de la « Course du Tsar Nicolas », est, de ce fait, et compte tenu de la nomenclature actuelle, désigné sous l'appellation Type 21/80 ch.

Les traces d'une histoire automobile mouvementée

Entre leur dernière apparition sous les couleurs de l'usine en 1910 en Russie et leur retour sur la scène muséale en 2013, les deux voitures ont connu une histoire riche en rebondissements. La Benz 22/80 ch, aujourd'hui propriété du musée Louwman, est acquise par un certain Mr. Craig de Londres en 1911. Des documents indiquent que l'entreprise Benz doit certifier à l'acquéreur que la voiture est bien en mesure d'atteindre la barre, magique à l'époque, des 100 miles à l'heure (soit 160 km/h environ). Il semble que quelques modifications aient été nécessaires pour y parvenir, au nombre desquelles la transformation de la légendaire carrosserie de la Benz « Prince Henri » avec ses quatre places et sa partie arrière emblématique.

Craig est issu d'une famille australienne aisée résidant à Londres. Il cultive des ambitions sportives, mises en pratique par son chauffeur George Wilkinson. Ce dernier franchit effectivement la barre des 100 miles à l'heure sur le circuit de Brooklands en Angleterre, mais perd le coussin supplémentaire inséré entre son dos et le dossier du siège et, faute de soutien suffisant, n'est plus en mesure d'appliquer la force de freinage nécessaire. Après une sortie de piste blessant gravement le pilote et endommageant sérieusement la voiture, le malheureux est retrouvé 50 mètres plus loin. Benz répare le véhicule à Mannheim pour plus de 20 000 marks. Avant la Première Guerre mondiale, la voiture prend le chemin de l'Australie avec Craig, qui a décidé de retourner dans sa patrie.

Après la Seconde Guerre mondiale, elle est rachetée par David Scott-Moncrieff, historien automobile. Elle subit quelques modifications techniques, avec par exemple des freins hydrauliques aux quatre roues. Avant la vente à Craig, les roues d'origine en bois avaient déjà cédé la place à des roues à rayons à écrou central Rudge. En 1945, toujours en Australie, la Benz Prince Henri est cédée à Alan (Bob) Chamberlain, collectionneur de renom et restaurateur de voitures anciennes. Elle passe ensuite entre les mains d'un collectionneur des Pays-Bas à la fin des années 1990 avant de devenir propriété du musée Louwman.

« Syme's big Benz »

La Benz 21/80 ch qui fait aujourd'hui partie de la collection de Mercedes-Benz Classic a été acquise par l'entreprise Milfords à Londres à la fin du mois de mai 1911. Elle y est rachetée par G. L. Syme, originaire de Melbourne et membre de la famille fondatrice du célèbre journal australien « The Age ». La voiture traverse donc les océans pour rejoindre l'Australie, où elle est connue sous le nom de « Syme's big Benz », autrement dit « la grande Benz de Syme ». Pilotée non pas par son propriétaire, mais par le chauffeur et mécanicien de ce dernier, George McCarey, elle subit de profondes transformations. Sur cet exemplaire également, les roues artillerie sont remplacées par des roues à rayons acier et écrou de moyeu Rudge, tandis que la ligne d'échappement est déplacée vers l'extérieur. Au volant de la Benz de Syme, McCarey s'arroge un joli palmarès en Australie : il remporte de nombreux trophées pour le compte de son employeur et réalise entre autres le meilleur temps de la journée lors de l'épreuve « Wildwood Hill Climb » en 1913 à Victoria.

En 1945, la voiture est rachetée par Bob Chamberlain, qui s'emploie également à restaurer cet exemplaire. Il procède à quelques modifications visant à la rapprocher de son état d'origine. Puis elle sera achetée par Mercedes-Benz Classic à la fin des années 1990.

A l'issue d'une restauration minutieuse à l'identique, les deux Benz Prince Henri resplendissent à nouveau dans leur livrée vert foncé d'origine. Cette double présentation au Salon Rétromobile 2013 met en scène d'un seul coup deux témoins de la première époque de l'automobile, toutes deux par ailleurs en parfait état de marche.

La « Course du Prince Henri »

La « Course du Prince Henri » voit le jour en 1907 avec le soutien du prince Albert Guillaume Henri de Prusse, frère de l'empereur allemand Guillaume II et automobiliste fervent. Organisée par l'Automobile Club impérial (Kaiserliche Automobil-Club - KAC), il s'agit d'un parcours de régularité réservé aux voitures de tourisme à quatre places, avec un équipage de trois personnes. Les voitures de course en sont exclues. Chaque voiture emmène également un contrôleur de la direction de la course qui effectue tout le trajet à bord.

Lancée en 1908, la compétition a lieu chaque année au mois de juin. Elle se dispute en Allemagne et dans les pays limitrophes jusqu'en 1910, sur des distances comprises entre 1 850 et 2 200 kilomètres. Elle comporte également des épreuves de vitesse sur routes fermées.

Le Prince Henri remet au vainqueur une coupe en argent massif de 13,5 kg représentant une voiture de tourisme. Les vainqueurs sont Fritz Erle sur Benz en 1908, Wilhelm Opel sur Opel en 1909 et Ferdinand Porsche sur Austro-Daimler en 1910. Le règlement prévoit que le vainqueur sera déterminé à partir du classement des trois courses ; or, aucun pilote n'ayant gagné deux fois, la décision est laissée au hasard. Un tirage au sort est organisé, qui désigne Ferdinand Porsche vainqueur final des courses du Prince Henri.

Une quatrième manche de la « Course du Prince Henri » se tient encore en 1911. Elle est organisée comme « rallye collectif à vocation amicale » sous l'égide du KAC et du Royal Automobile Club de Grande-Bretagne et doit « fournir un témoignage pratique des qualités routières des voitures participantes. Elle n'est pas conçue comme une compétition et exclut tout type de course ou d'épreuve de vitesse. Elle commence en Allemagne, à Bad Homburg, et se termine en Angleterre, à Londres ». Le changement de nature de la manifestation, sportive à l'origine, a été motivé par un accident grave survenu lors d'une épreuve de vitesse en Alsace au cours de l'édition de 1910.

A l'époque, la « Course du Prince Henri » constitue un événement sportif extrêmement réputé. Ouverte exclusivement aux voitures de tourisme, elle incite les constructeurs à concevoir des voitures puissantes mais adaptées à la conduite quotidienne. Une bonne vingtaine d'années après son invention par Carl Benz et Gottlieb Daimler, l'automobile apporte ainsi une nouvelle preuve de son aptitude à un usage quotidien.

Aujourd'hui, les deux voitures de tourisme restaurées dans leur état d'origine ont retrouvé leur carrosserie fusiforme si originale. Un siècle plus tard, elles peuvent de nouveau exprimer le pouvoir de fascination des courses automobiles d'antan.

Le saviez-vous ?

La Classe S sera l'attraction du stand de Mercedes-Benz Classic sur les salons Retro Classics 2013 à Stuttgart (du 7 au 10 mars 2013) et Techno Classica à Essen (du 10 au 14 avril 2013).